le père de l’apiculture alsacienne
Alfred SCHEIDT

Le 3 novembre 1893 décédait le pasteur BASTIAN, l’inventeur de la ruche alsacienne à cadres mobiles qui porte d’ailleurs toujours son nom, et fondateur de la « Société d’Apiculture d’Alsace » en 1868, ainsi que de la première revue apicole régionale « Der elsässische Bienenzüchter » en 1873.
Biographie :
Frédéric BASTIAN est né le 27 avril 1834 à WEILER, où sa maison natale est toujours visible au début de la rue principale.
Ses parents sont Pierre BASTIAN et Catherine MARTERER. Ce sont des agriculteurs aisés comme en témoigne la belle maison à colombage avec ses dépendances agricoles. À cette époque WEILER était un village assez pauvre et les villageois vivaient difficilement de l’agriculture. Certains travaillaient en forêt ou dans une des huit carrières de pierres.
Frédéric a donc grandi à la campagne au contact de la nature. Il y découvrit certainement sa passion pour les abeilles, mais il fut aussi viticulteur et expérimenta une culture d’asperges.
Sa carrière ecclésiastique :
Mais une autre vocation s’éveille à lui. Après ses études primaires à l’école du village et ses années passées au collège municipal de WISSEMBOURG, Frédéric BASTIAN se destine à la carrière ecclésiastique. Il fait ses études théologiques au séminaire protestant de STRASBOURG. C’était un élève particulièrement doué et travailleur, ayant brillamment réussi ses examens universitaires. En décembre 1857, il est nommé vicaire de la paroisse St Thomas à STRASBOURG, ministère qu’il exerça jusqu’en 1859.
A partir de 1859 et durant six ans, il s’occupera de la paroisse de ROTT et de ses multiples annexes.
Puis le 22 mai 1865 il est nommé second pasteur à WISSEMBOURG, suite au décès de l’inspecteur ecclésiastique VELTEN. Il a comme confrère le pasteur PFENDER.
Le 7 novembre 1865, il épouse Caroline Hortense GUIENAND, fille de Louis GUIENAND, propriétaire et et de Julie MUHLENBERGER, dont le père était un pédagogue célèbre. Le monument que ses élèves reconnaissants avaient fait élever sur sa tombe a malheureusement été détruit au cours de la dernière guerre.
De leur union naîtront deux fils, Paul et René.
En 1874, suite au décès du pasteur PFENDER, inspecteur ecclésiastique et président du Consistoire de la circonscription de WISSEMBOURG, le pasteur BASTIAN hérite de ses deux charges. Il sera donc inspecteur ecclésiastique et président du Consistoire jusqu’à sa mort en 1893. Il aura comme confrère le pasteur SPINDLER.
Travailleur infatigable, proche des gens et tolérant, le pasteur BASTIAN était un prédicateur très apprécié de ses paroissiens. Dans cette période difficile le pasteur BASTIAN engagera son énergie pour s’occuper d’œuvres sociales et charitables. En effet, WISSEMBOURG, ville de garnison ( 300 hommes ) sera malmenée par la guerre de 1870. La pauvreté et le changement de nationalité provoquent une émigration massive après 1871. Dès le 4 avril 1871 l’allemand remplacera le français comme langue d’enseignement.
Pour toute son action en cette période charnière, le pasteur fut décoré du « Kronenorden 4. puis 3. Klasse »
Ses activités apicoles.
À côté de ses activités pastorales, Frédéric BASTIAN a toujours trouvé le temps de s’occuper de son rucher. C’était pour lui le meilleur moyen d’oublier momentanément les soucis du quotidien.
Au début, il était assez sensible aux piqûres d’abeilles, comme il l’écrit dans son livre en 1868 : « il y a quinze ans, une seule piqûre me rendait malade pour trois jours, et maintenant j’en recevrais dix, que je n’y ferais à peine attention ».
Malgré cette sensibilité, il n’a pas abandonné l’apiculture. Il en est devenu une des figures maîtresses. Nous allons voir comment, avec enthousiasme, ses idées progressistes et son talent d’organisateur, il a marqué une époque. En effet, dans les années soixante ( 1860 ), il va engager une révolution qui fera passer l’apiculture alsacienne de l’archaïsme à la modernité.
En 1862, il possède 22 ruches au printemps, et, la même année ce chiffre passe à 30. Il hiberne en chambre, c’est à dire qu’il regroupe ses colonies dans un local frais et fermé en hiver. La méthode est courante dans les régions froides. Il perd une colonie la sortie de l’hiver.
Au XIXème , la multiplication des colonies se fait surtout par essaimage naturel. Ainsi en 1861, il note le départ de 5 essaims le même jour, entre 10 h et 12 h.
En 1865, il construit un rucher fermé ( rucher chalet ) et, à partir de ce moment, il n’hiberne plus en chambre.
Il élève des abeilles italiennes (1865 ) provenant du professeur POLEGGIO du canton du Tessin en suisse ( Prix : 6 à 10 F par reine sans le port ). Il les juge plus douces, plus actives que les noires. Elles se défendent bien et supportent le climat. Il leur trouve cependant le défaut de produire beaucoup de mâles ( faux-bourdons ).
Dès 1865 il organise les premières rencontres d’apiculteurs du secteur de WISSEMBOURG dans le jardin du presbytère et son rucher devient un centre d’étude et d’expérimentation.
Apprenant que son collègue, le Dr Johann DIERZON, pasteur à LOWKOWITZ en Pologne avait déjà lancé l’idée d’un cadre mobile, BASTIAN se rendit auprès de lui. Ce cadre sera réalisé par le baron VON BERLEPSCH. Il s’informa aussi sur les réussites du Révérend LANGSTROTH en Amérique, également inventeur d’une ruche à cadres mobiles.
Il lisait assidûment le journal apicole d’ EICHSTÄDT, paru depuis 1845 et « L’apiculteur » de la Société Centrale d’Apiculture ( PARIS 1856 ).
Après avoir lu la description de l’extracteur inventé par le major hongrois HRUSCHKA dans le numéro de janvier de « L’Eichstädter Bienenzeitung », il sollicite M. Jean SCHMIDT de BARR pour construire un appareil semblable, et c’est en juin de la même année que l’équipe du pasteur BASTIAN essaya le prototype. L’efficacité du principe enthousiasma l’ensemble des apiculteurs présents.
En 1867 il achète un tel extracteur et récolte 221 livres de miel, soit environ 15 livres de miel par ruche de production. C’était un excellent résultat pour une année médiocre où beaucoup d’apiculteurs n’ont rien récolté.
Pendant ce temps il poursuit ses recherches pour améliorer sa ruche à cadres mobiles. Il consacre deux tiers de ses colonies à ses expériences et écrit : « … j’ai employé je ne sais combien de ruches diverses à cadres mobiles. »
Puis, en 1868, dans son livre « Les Abeilles », il présente à ses lecteurs la ruche qu’il a mis au point.
Elle est constituée d’une caisse qui contient douze cadres ( ou davantage ). Au départ c’était un cadre ouvert en bas, fabriqué avec trois pièces de 28 centimètres. Ce cadre ouvert permet la taille des rayons ( découpage des rayons de miel ), car l’extracteur n’est pas encore très répandu.
La disposition des cadres est parallèle au trou de vol ( bâtisses chaudes ) et l’agrandissement ou le rétrécissement du volume de la ruche s’effectue vers l’arrière ou vers l’avant, comme un accordéon. Derrière les cadres se trouve une portion vitrée qui permet d’observer les abeilles sur le dernier cadre. Une porte ferme l’arrière de la ruche.
La ruche est couverte de planchettes jointives dont l’une est percée d’un trou pour le nourrissage. On peut placer une hausse sur le corps de la ruche. La ruche BASTIAN est une ruche horizontale pour le développement du couvain et verticale pour le stockage du miel.
À l’origine, cette ruche était fabriquée par la menuiserie BOETSCH de WISSEMBOURG. La ruche complète revenait à 6,50 F avec le magasin à miel et le châssis pour la porte vitrée
Le pasteur BASTIAN propagea cette ruche dans tout l’Est de la France.
Apprenant l’existence de la cire gaufrée inventée par le menuisier MEHRING en 1858, il l’expérimente et l’adopte. Il incitera les apiculteurs à renouveler les rayons de cette façon.
Son livre « Les Abeilles » rassemble la somme des connaissances apicoles de l’époque. Il se termine par 664 références bibliographiques. On est surpris par la qualité scientifique de certaines expériences comme celle de la parthénogenèse ( découverte par DIERZON ) relatées à la page 33 de son livre et par les différents progrès technologiques introduits avec la ruche à cadres mobiles.
BASTIAN possède des connaissances assez précises sur la biologie des abeilles, les symptômes des maladies, mais en ignore la cause microbienne. La lutte s’effectue avec le soufre ou le feu ( la loque ). Page 123 il écrit : »j’aime comme tout apiculteur le bourdonnement de l’essaim », mais il pratique aussi l’essaimage artificiel. Ainsi, en 1866, de deux colonies italiennes il fait 14 essaims artificiels fortifiées par l’addition d’abeilles noires. Il recommence ses expériences d’essaimage artificiel en 1867 avec 10 ruches italiennes, mais faute de temps son rucher a rarement dépassé la trentaine de ruches (soit une vingtaine de ruches de production). On peut lire une description détaillée de ses pratiques apicoles et on constate que son système est bien étudié en vue de la récolte maximale de miel. Il donne aussi, page 62, son avis sur le miellat des pucerons. Cet avis choquerait maint apiculteur et consommateur de miel, c’est pourquoi je n’ose le transcrire dans cet article.
BASTIAN donne de bons conseils pour la conservation du miel et la lutte contre le pillage… On y relève cependant quelques erreurs sur la nourriture des reines (page 17). Il est intéressant de lire et de relire sa conclusion et de constater que l’état d ‘esprit des apiculteurs n’a pas beaucoup évolué en un siècle ! Que d’énergie a-t-il dû déployer pour imposer le progrès.
Le 14 septembre 1868 la Société d’insectologie agricole de PARIS lui décernera la Médaille d’argent. C’est une belle récompense pour un travail remarquable.
ACTIVITES ASSOCIATIVES
Pour diffuser ses connaissances dans les campagnes un livre ne suffit pas et dès 1866 les réunions avec ses collègues apiculteurs deviennent régulières. Puis, le 1er octobre 1868, Frédéric BASTIAN fonde la « Société d’Apiculture d’Alsace » (plus tard d’Alsace et de Lorraine). Cette association est née sous la tonnelle du jardin du presbytère de WISSEMBOURG (jardin Saint Michel) avec ses amis apiculteurs :
- DIETZ de HUNSPACH
- REMPP de RETSCHWILLER
- JAEGER Philippe de OBERSEEBACH
- ANTHON G. de HUNSPACH
- STAMBACH de OBERHOFFEN
- KUNTZ Jules de SEEBACH
- EHRSTEIN de la BIENWALDMÜHLE
- ARON de ROTHBACH
Les statuts de l’association seront validés par arrêté préfectoral du 10 novembre 1868.
Frédéric BASTIAN sera président de cette association jusqu’à sa mort, soit durant 25 ans.
Le 7 octobre 1869 la première Assemblée Générale réunit 240 membres à HAGUENAU. Ce sera la seule A.G. en langue française jusqu’en 1920. En effet, l’A.G. suivante n’aura pas lieu pour cause de guerre.
La guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace à l’empire allemand provoqua quelques difficultés mais n’empêcha pas l’expansion de l’association et la création de nouvelles sections, d’abord dans le Bas-Rhin, puis dans le Haut-Rhin et en Lorraine. En novembre 1871 l’association reprend ses activités grâce à une réunion des Comités.
Les 10, 11, et 12 septembre 1872, le pasteur BASTIAN et l’instituteur DENNLER participent à la Wanderversammlung à SALZBURG en Autriche. Ils y rencontreront DIERZON (parthénogenèse), VON BERLEPSCH (cadres mobiles) et le Major HRUSCHKA (extracteur).
Le 3 octobre 1872, au cours de la 3ème Assemblée Générale, on décide de publier un bulletin mensuel consacré à l’apiculture. Cela nécessitera de modifier les statuts de l’association. Ce bulletin paraît sous le titre : « Der elsäsische Bienenzüchter ». Il sera édité par l’imprimerie WENTZEL de WISSEMBOURG. Le premier éditorial en page 1 du numéro 1 est intitulé : « Die Hauptursachen warum die Bienenzucht so wenig oder gar keinen Nutzen bringt ». Il est signé F. BASTIAN, bien sûr.
Le prix de l’abonnement est fixé à 2 Fr pour les membres et à 2,20 Fr pour les non-membres.
On peut s’abonner chez :
- F. BASTIAN (président) à WISSEMBOURG
- J. SCHMIDT (vice-président) à BARR
- DENNLER, instituteur à ENTZHEIM
- ZWILLING, instituteur à MUNDOLSHEIM
- STAMBACH, instituteur à OBERHOFFEN
- KRAEMER, instituteur à BRUMATH
- MAJOR, instituteur à MUTTERSHOLTZ
- DE BLONAY, directeur à REICHSHOFFEN
- MULLER, ingénieur à GUNSBACH
- KUNTZ, commerçant à OBERSEEBACH
A cette même Assemblée Générale de 1872 on décida de nommer des « Wanderlehrer », formateurs ambulants, afin de propager les connaissances nouvelles et d’augmenter les effectifs par la création de nouvelles sections, surtout dans le Haut-Rhin.
Le recensement par voie ministérielle donne en 1873 les résultats suivants :
- 21 170 ruches dans le Bas-Rhin
- 21 425 ruches dans le Haut-Rhin
- 38 099 ruches en Moselle
Lors de la réunion du 15 avril 1873 à MUTTERSHOLTZ, la pasteur BASTIAN recommande un cadre de dimensions normalisées. Ces normes standard (Elsässer Mass) seront présentées à l’exposition de BARR en septembre 1873, avec plus de 300 aticles.
A partir du 1er janvier 1874 le Bulletin passe de 8 à 12 pages, puis le 15 juin de la même année Frédéric BASTIAN abandonne le poste de rédacteur de la revue à MM. DENNLER et ZWILLING.
Lui-même publiera en 1874 un petit manuel de l’apiculteur alsacien en 70 pages intitulé : « Handbüchlein des elsässischen Bienenzüchter».
En 1874, l’ association crée un diplôme réalisé par Emile KILIAN de BOUXWILLER. Le premier diplôme sera remis lors de la réunion de NIEDERBRONN (500 participants).
1875 sera une année importante, car l’Alsace accueille la 20ème « Wanderversammlung » à l’Orangerie de STRASBOURG, du 14 au 17 septembre. Les différentes conférences eurent un succès retentissants, notamment celle concernant l’utilisation des cires gaufrées. Un dépôt-vente de cires gaufrées sera crée ( 7 Mark le kilogramme, modèle SCHULTZ ). Un autre conférencier très attendu était DIERZON.
A partir du 1er janvier 1878, le titre de la revue devient : « Der Elsass-Lothringische Bienenzüchter ». Les multiples efforts du pasteur BASTIAN commencent à porter leurs fruits, grâce aussi aux conférences organisées dans le Haut-Rhin par THIERRY-MIEG. L’apiculture se développe dans notre région.
Mais lorsqu’on s’apprête, en septembre 1893 à commémorer le 25ème anniversaire de la création de la Société d’Apiculture d’Alsace et de Lorraine, le pasteur BASTIAN est souffrant. Il est alité et ne peut participer aux trois journées de manifestations commémoratives organisées à WISSEMBOURG. Un délégation lui rend visite et lui remet en cadeau un service à café en argent et un album photos des membres du Comité.
Le 3 décembre 1893 il décède des suites d’une maladie rénale après six mois de souffrances.
Frédéric BASTIAN était âgé de 59 ans.
La nouvelle de sa mort jette la consternation dans les rangs de ses amis. Il sera inhumé le 5 novembre à 14 heures. Après les paroles prononcées par le vicaire RITTER au domicile du défunt, le cercueil sera porté à l’église Saint Jean. C’est la pasteur HAAS de ROTT, un ami de jeunesse du défunt qui assurera l’office funéraire. L’église ne sera pas assez grande pour accueillir tous ceux venus lui rendre un dernier hommage et l’accompagner au cimetière de la ville où il repose aux côtés de ses parents et de son épouse décédée le 6 février 1889.
Au nom des apiculteurs M. ZWILLING de MUNDOLSHEIM lui rendra un dernier hommage au pied de la tombe.
Près de 30 ans après sa mort, en juillet 1922, le Comité central des apiculteurs d’Alsace et de Lorraine rend hommage à l’illustre apiculteur et décide de faire apposer sur la façade est du presbytère, rue Saint Jean, une plaque en marbre avec son buste en bronze. C’est une œuvre le l’artiste strasbourgeois SCHULTZ, également créateur du « Gänseliesel » à l’Orangerie de STRASBOURG.
La plaque sera inaugurée le 17 mars 1925 en présence des deux fils du pasteur et du dernier survivant fondateur de la « Société d’Apiculture d’Alsace », Monsieur ANTON de HUNSPACH.
Le syndicat de WISSEMBOURG, qui depuis 1972 porte le nom de Syndicat des apiculteurs Pasteur BASTIAN – WISSEMBOURG » et la Fédération des Apiculteurs du Bas-Rhin avec la création de la médaille BASTIAN récompensant les services des apiculteurs méritants, maintiennent vivace le nom de l’illustre apiculteur local.
